Chevauchée en AMAZON.E

Je crois que j’ai mémorisé le terme Amazone alors que petite fille je regardais le feuilleton « Aurore et Sébastien ». La belle montait son cheval assise sur le côté et je ne manquais pas de le faire remarquer à ma mère, moi qui ne connaissais que le cheval de trait sur lequel, à ma grande crainte, on me posait à califourchon. Maman répondit que les femmes de la bourgeoisie chevauchaient ainsi car elles avaient de grandes jupes qu’il était inconvenant de relever. Plus tard, j’apprendrai en géographie que l’Amazone était un grand fleuve, et avec Cosmopolitan que les Amazones pouvaient représenter la «  libération » des femmes.

Amazon fragile

Puis ce nom me revint au début d’Internet par je ne sais quel ami qui me disait acheter ses livres sur Amazon, cette fois sans e, mais tout aussi prometteur de grandeur et de puissance. Quelle bonne idée que d’avoir une bibliothèque gigantesque ! Et pourtant, mes libraires m’ont suffi jusque là mais Amazon, elle, est devenue une pieuvre mondiale, modèle de stockage où l’on trouve quasiment tout. Je m’abstiens encore d’y acheter ; je me demande même si cela ne doit pas devenir du militantisme au plus je lis ou m’informe sur cette plateforme de commerce entièrement électronique. Entre mes étudiants qui y font leur stage, les articles et reportages de presse et les témoignages des employés, il y a de quoi se poser des questions. Petite synthèse de mes dernières informations entre une page de Néon (n°80 -février-mars 2021) et un article de Boris Yvanoff (DL 13/03/21) : en les lisant, je me suis sentie fière de ne pas faire partie des 22 millions de Français clients d’Amazon.

J’ai aimé l’angle de considérer quelques chiffres en 1 minute de la vie d’Amazon : ç’est étourdissant. Par exemple :

  • Songeons que Jeff Bezos, l’inventeur qui a opté pour Amazon(e) parce que ça commençait par un A, gagne 191 000 dollars le temps que la trotteuse fasse le tour du cadran. Combien ne les gagnent pas dans une vie ? A commencer par ses employés peut-être. Car s’il crée des emplois -certes ses entrepôts embauchent par centaines- la plupart des petites mains asservies aux machines de logistique gagnent à tout casser 1500 euros nets. Et sur un hangar dernier cri comme à Brétigny-sur-Orge, on fait miroiter plus de 2000 CDI (contrats à durée indéterminée)… en oubliant que l’effectif est doublé d’autant en CDD (intérim entre autre) corvéables, adaptables et vite remerciés.
  • Tout aussi fou, ce sont les cadences. 6560 colis en 60 secondes… Imaginons que derrière, ce sont des humains qui préparent les commandes. Ils ont trois minutes de confection d’un colis pour faire plaisir à un impatient : celui-ci n’a sans doute pas assez travaillé la notion d’urgence. Qu’est-ce qui est urgent vraiment, à part péril en la demeure ou mort d’homme imminente ? Mais non, on trouve donc chaque minute des personnes capables de trépigner pour un drap de lit ou une coque de téléphone sans penser à autre chose que leur petit nombril.
  • Et si encore on leur facturait ces frais de port, on espérerait qu’elles prennent conscience du gâchis dans lequel nous nous trouvons et qu’elles contribuent à augmenter. Au contraire, derrière des offres commerciales qui frôlent le dumping (interdit en France), les échanges de colis sont favorisés et encouragés. Toujours en une minute, cela représente 97 kilos de CO2 (soit de la pollution et du gaz à effet de serre) du fait du transport des marchandises et de la consommation des échanges numériques (ben oui, ces ignares commandent et téléchargent via Internet… qui rappelons-le est tout aussi énergivore que le courrier papier !).
  • Evoquons aussi le discours économique de l’emploi créé en une minute. Enfin une bonne nouvelle pourrait on dire. A condition qu’on ne considère pas l’autre versant, à savoir la destruction du commerce traditionnel, autant créateur d’emplois et même plus. Et je ne reviens pas sur les conditions de travail chez Amazon.
  • J’aurais aimé lire quelque chose de positif, que cette minute apporte au moins une part de rêve… et pourtant, même pas un copeck ! Pire, il y a du montage et de l’optimisation fiscale dans l’air pour qu’Amazon échappe aux taxes diverses. Nous qui sommes le pays bien connu pour son poids de contributions sociales, réussissons à laisser la firme américaine caracoler avec légèreté. Le manque de déclaration imposable serait de plus de 4000 € (toujours dans la fameuse minute) : il y aurait de quoi remplir les caisses de l’Etat avec tout ça ! Et même de combler les aides Covid tiens, d’autant plus qu’Amazon n’a jamais autant travaillé que durant cette pandémie qui a obligé à acheter à distance beaucoup de monde. Au moins, là, je mettrai un bon point dès lors que les achats sont loin de la futilité ou du consumérisme sans réflexion.

Ecrire cet article m’a vraiment inquiétée. J’ai eu l’impression que je racontais une sorte de remake des seigneurs faisant la loi (ils peuvent bientôt se compter sur les doigts des mains) et de leurs serfs… asservis. Pire, cette fois on pille aussi de la planète qui nous porte. Je ne pourrai pas lutter seule et aller contre cette forme de commerce. Je suis même alléchée par les 250 millions de références à acheter et ce pure player m’est incontournable pour qu’on me lise. Mais je ne veux ni être serve, ni contribuer à ce que mon prochain le soit, tout ça sur un assombrissement écologique. Alors je résiste, ce n’est pas un vain mot dans ma lignée. Je me passe encore des plateformes gigantesques de commerce en ligne (j’en ai déjà bien assez d’être soumise au digital « incontournable »). Loin d’en être frustrée -depuis j’ai appris que la liberté n’était pas forcément dans la posture d’Amazone- je rêve à être imitée. Car bientôt éviter l’achat à tout crin sur les plateformes du Net ne sera-t-il pas une bonne idée ?

3 réflexions au sujet de « Chevauchée en AMAZON.E »

  1. […] Et c’est là que, je trouve, réside le problème. En plus d’avoir une politique sociale envers ses employés plus que douteuse, Amazon, de par sa suprématie mondiale, impose à tous ses conditions de travail et de fonctionnement. La livraison en 24h ? C’est eux qui l’ont proposé en premier, obligeant leur concurrents à s’aligner. Résultats, des centaines de camions à moitiés vides sillonnent nos routes pour rallier des entrepôts qui défigurent nos campagnes et grignotent des terres agricoles. Et ce n’est bien sûr qu’un exemple. Je vous invite à aller lire notre précédent article où l’on vous montrait ce qui se passait dans une minute de la vie d’Amazon, en quelques chiffres étourdissants.  […]

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